Chamanisme : Corps, objets et paysages habités.

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Corps, objets et paysages habités dans le chamanisme Mongol

Par Laetitia Merli

 Le mot « Esprit » est riche de sens. En français, sa seule évocation nous fait imaginer fantômes et revenants, entités, anges, mais aussi intelligence, mental, siège de la pensée, principe vital… Si par « Esprit dans la matière », nous entendons tout ce qui n’est pas tangible, c’est-à-dire incorporel, immatériel, invisible et pourtant, doté d’une influence qui touche les vivants, on parlera aussi d’énergies, d’intentions et d’émotions qui viennent habiter et charger les corps, les objets et les paysages. L’intentionnalité et l’agentivité[1] permettent de penser l’Esprit au sens large dans le chamanisme mongol.

En Mongolie, ces forces immatérielles qui prennent corps dans une manifestation perceptible ou culturellement admises par les humains sont de différentes natures : On distinguera tout d’abord ce qui vient de soi, de son propre esprit et ce qui vient des autres, humains ou non humains. On notera aussi que certains esprits ont déjà été incarnés et sont des âmes de défunts alors que d’autres sont de pures énergies ou forces spirituelles, qui n’ont jamais été incarnées. D’autres énergies encore, sont des sentiments ou émotions qui se manifestent de façon positive ou négative, chargeant les corps et les objets. On soulignera surtout, cette nécessité de concevoir l’invisible prenant sa place dans le tangible afin de le gérer, l’utiliser et le manipuler. Nous allons voir dans cet article comment les chamanes et chamanistes mongols pensent la résidence de l’esprit dans la matière et son action dans les corps.

« Le Ciel te regarde et la Terre te soutient » disent les chamanes mongols. Nous, les humains, vivons en effet dans le monde du milieu, celui « éclairé par le soleil ». Au-dessus de nous, le Ciel Eternel et une multitude de ciels-entités : quarante-quatre à l’Est et cinquante-cinq à l’Ouest. En dessous, le monde d’en bas, de la Terre et des Eaux, peuplé d’entités liées à la nature, Maîtres des montagnes et des rivières qui résident dans les éléments du paysage. Ces trois mondes sont en constante interaction et n’ont pas de frontières bien délimitées. Le chamanisme est un système de croyances et de pratiques qui consiste, de manière assez pragmatique, à négocier sa chance et sa bonne fortune avec des entités spirituelles, tout en assurant une certaine harmonie entre elles et les humains. Le fonctionnement de ce système implique des conceptions particulières quant à la nature d’entités spirituelles extérieures à l’individu qui ont le pouvoir d’agir sur lui, et en même temps, implique que l’individu soit lui-même porteur de principes actifs qui soient modifiables et influençables par ces entités, forces ou énergies.

Les maîtres du sol et de l’eau 

Quand on évoque les esprits de la nature en Mongolie, nous parlons des Gazaryn us ezed (en mongol) ; lus savdag (en tibétain), les esprits maîtres du sol et de l’eau. Présents dans toute l’Asie, ce concept des maîtres de la nature est indissociable des études sur les systèmes chamaniques asiatiques au même titre que les ancêtres et tiennent une place essentielle dans les croyances traditionnelles. Tandis que les ancêtres veillent à la prospérité, à la fécondité et à l’intégrité d’un groupe de filiation, les esprits de la nature, eux, assurent l’ancrage et la subsistance des hommes établis en un lieu donné dans une perspective écologique. Ces entités de la Terre et des Eaux sont très présentes dans notre monde du milieu, on les considère d’« en bas » car proches du sol, souterraines ou aquatiques. Même le chamanisme urbain renvoie à l’ancrage local du clan et du pays natal. Uul qui désigne la « montagne » en mongol, veut aussi dire « natif » et, associé à nutag le pays, uul nutag, désigne le lieu de naissance de soi et de son clan en général. On peut être né à la ville mais être d’un nutag familial autre. Ce lieu d’ancrage correspond au territoire du clan dont on dépend en tant qu’individu et, comme ce territoire est habité d’entités spirituelles, on sera connecté toute sa vie à ces entités, c’est à dire que l’on se met sous la protection de ce lieu et des entités qui y habitent. L’aspect filial de la protection des humains par les ancêtres du clan se dissout dans une idée plus vague de territoire qui, plus qu’un espace, se définit comme un réseau de lieux, de points géographiques et géologiques sacrés tous connectés entre eux. Les esprits des montagnes ne protègent pas seulement ceux qui sont nés sur leur territoire, mais aussi tous ceux qui en font explicitement la demande par des rituels d’offrandes appropriés. On naît avec certaines composantes, mais on « s’assure » (c’est comme ça qu’on dit en mongol) volontairement ou par héritage auprès d’une montagne. Une riche littérature ethnographique existe sur les lus savdag qui se retrouvent, sous d’autres graphies, dans de nombreuses régions d’Asie. Ils sont décrits comme des entités sans pitié, avides de vengeance même si le coupable n’a pas eu l’intention de nuire. Ils rendent aveugle celui qui lave son couteau dans la rivière et qui risquerait de crever l’œil des esprits, frappent de paralysie celui qui en piochant la terre les blessent malencontreusement…

En Mongolie, les savdag sont les maîtres de la terre au titre de propriétaires terriens. Ils habitent littéralement dans tel ou tel lieu et pénétrer sur leur territoire est risqué. Les désastres naturels tels que la sécheresse, le gel, les inondations, la neige, mais aussi les désastres sociaux tels que les guerres, les famines et toutes sortes de nuisances touchant les hommes et les troupeaux sont considérés comme des actions malveillantes des lus savdag. Les lus sont les esprits de l’eau et sont plus mobiles, ils circulent comme l’eau des rivières, comme la sève dans les arbres, comme l’information qui parcourt les racines et l’humus de la terre. Les esprits empruntent des routes particulières, déterminées entre deux points physiques : des montagnes, des arbres, des sources et des rochers. Le chamane est censé connaître ces passages de courants de lus et en avertir les populations qui vivent sur le territoire. En cas de malheur exposé par un patient, il va souvent en diagnostiquer la cause par une intrusion sur le territoire des lus savdag ou par une action prohibée à leur égard. Car en effet, les lus savdag savent se montrer généreux et bienfaiteurs s’ils sont correctement honorés, mais se montrent sans merci à l’égard de ceux qui transgressent les règles, volontairement ou par accident. Par exemple, monter sa yourte sur un passage de lus peut causer des épidémies à la famille et au troupeau, s’endormir au pied d’un arbre qui serait habité par les lus peut apporter du malheur… La terre est vivante, le sol est considéré comme la peau d’un être vivant, les racines comme des veines, les rochers comme des parties de son corps, des organes… Toute blessure à la terre doit être réparée : il faut remettre de la terre dans les trous qui ont été creusés, remettre en place les rochers qui ont été déplacés, les souches d’herbes… Les règles proprement dites en matière de respect des lus sabdag sont d’ordre écologique : ne pas creuser la terre, ne pas couper les arbres ni leur branches, ne pas déplacer les rochers et les pierres des rivières et des lacs, ne pas polluer l’eau, ne pas tuer de batraciens ou de serpents, animaux de lus par excellence ou n’importe quel autre animal qui pourrait être la transformation d’un esprit ancêtre, esprit maître des lieux. En règle générale, ils n’aiment pas être dérangés. Les maux causés à la terre par les activités minières remettent en cause cet ordre écologique et harmonieux. Creuser des montagnes entières, éventrer la terre et l’en vider de son contenu est une aberration en terme chamanique. C’est comme si on enlever des organes à la terre et que l’on provoquer un déséquilibre irréversible dans la physique des forces. « Comment concevoir que la terre reste sur son axe et en équilibre si on la vide de son poids par endroits ? » me disait la chamane Ayangat.

Dans son très beau roman relatant son enfance, Galsan Tchinag, l’écrivain mongol le plus connu en Europe, se souvient des catastrophes survenues dans son village après que les dirigeants du Parti et de la collectivité aient forcé les élèves de l’école à couper une grande quantité de bois dans la colline et à creuser la terre pour une fosse de stockage (Tchinag, 1996).

Considérés comme des courants, des flux liés au monde animal, les lus savdag circulent entre les lieux, résident à des endroits précis, hibernent et gèlent quand les températures chutent. En hiver quand la nature se fige, les esprits se mettent au repos, attendant le printemps pour reprendre leur course joyeuse à travers les forêts, les montagnes et les rivières. Le chaman aussi attend le jour propice définit astrologiquement chaque année pour célébrer le « réveil des lus ». Les activités chamaniques de célébration des esprits de la nature sont alors plus importantes pendant la période estivale.

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Les esprits ancêtres : les ongod 

Les ongod sont les esprits ancêtres du chamane dont il a hérité son « don », ils l’inscrivent dans sa lignée chamanique et légitiment sa fonction. Les ongod sont les entités qui viennent au chamane pendant la « transe », l’emmènent avec eux dans les autres mondes, le protègent des attaques éventuelles d’autres entités et lui transmettent les messages qu’il donnera à ses patients. Le terme ongod désigne également les petites figurines de forme humaine ou animale ou des bandes entremêlées de tissu qui constituent des supports matériels aux esprits, mais aussi des lieux ou « êtres naturels » tel qu’un arbre, lac, rocher, animal vivant. Un lieu de l’environnement peut être ongod simplement parce qu’il est beau, pur et préservé… et donc potentiellement habité par des esprits. L’esprit ancêtre, bien qu’ayant vécu une vie humaine avant sa mort, est considéré comme « naturalisé », faisant partie de la nature, dans le processus même qui le fait passer d’ancêtre à esprit ancêtre. Les chamanes défunts sont déposés dans un environnement isolé, soit prés d’un lac, d’une source, d’une falaise, d’une grotte ou d’une rivière et deviennent partie intégrante de cet environnement. Dans les régions du Nord de la Mongolie, le chamane défunt est déposé dans une petite enceinte entre les arbres, appelé asar, où sont également déposés ses accessoires. L’esprit est dit avoir un « siège » dans tel endroit et circule en changeant de forme, en devenant l’animal qui vit sur ce site. Pour l’invoquer, le chamane peut s’adresser directement à la montagne où résident les entités spirituelles, comme si la montagne elle-même devenait l’entité. Les ancêtres tendent au fil du temps à se dissoudre dans la nature et vont fusionner avec les maîtres du sol et de l’eau et circuler comme les courants de lus, entre différents lieux auxquels ils sont associés. L’ongod est alors conçu comme un esprit ancêtre, esprit anthropomorphe, mais aussi comme montagne, arbre, rocher ou rivière et comme l’animal vivant sur le site. En Mongolie intérieure, les chamanes défunts étaient placés dans le creux d’un arbre dont on refermait soigneusement l’écorce afin qu’il continue à pousser. Ainsi l’esprit du chamane devenait l’esprit maître de ce lieu, habitant dans l’arbre et exerçant son influence sur le territoire environnant.

L’ongod, en tant que support d’esprit, petite figurine ou bandes de tissus, peut être constitué d’une âme unique ou considéré comme un collectif, c’est à dire plusieurs âmes réunies sur le même support : Il est objet réceptacle des esprits ancêtres tutélaires. En Sibérie, certaines de ces figurines présentent une ouverture pour accueillir les offrandes : creux à la place de l’estomac, orifice pour la bouche, ouverture en entonnoir au niveau du cou, sorte d’auge creusée dans le dos. Les âmes ont besoin d’un support (corps vivant, cadavre ou objet) pour se maintenir dans le monde des vivants et il faut les nourrir pour les satisfaire. Les Mongols conçoivent que trois ans après la mort d’un individu, après totale décomposition du cadavre, son âme est libérée du corps et peut être érigée en ongod et intégrée à la communauté des esprits ancêtres.

Avant la répression anti-chamanique, chaque famille possédait une grande quantité de figurines pouvant remplir un chariot entier lors des nomadisations. Les formes et les matières étaient variées. Mais au fil du temps et des répressions communistes, les figurines se sont peu à peu transformées en objets de tissus plats pour pouvoir les cacher et les transporter facilement. Aujourd’hui, en effet, les ongod ne sont plus des figurines de bois, mais des formes anthropomorphes en tissu cousues et brodées sur des tissus plus grands, de la fourrure font les cheveux, des rubans et des perles, les bijoux et vêtements et des boutons, les yeux.

Une histoire bien connue en Mongolie raconte le tragique destin d’une jeune femme nommée Dolgor. Au bord du lac gelé, Dolgor et son cousin, partent à la chasse et se retrouvent face à face avec un beau chevreuil. Contents de leur prise, ils tuent l’animal avec leur arme à feu, le ramènent à la yourte, le dépècent et commencent à le préparer. Le jour même, deux petits veaux de leur troupeau se prennent dans la glace, meurent et un troisième veau meurt d’un seul coup sans raison apparente. Dolgor raconte cela à sa tante qui s’écrie après réflexion qu’ils ont fait une faute grave. Et leur raconte que dans la famille, un oncle charismatique avait dit juste avant de mourir que la famille était lié à un ongod puissant (un esprit ancêtre protecteur), la Mère de la Haute Montagne. Cet esprit en colère car délaissé depuis longtemps à cause du régime de répression communiste, reviendrait un jour et se manifesterait à la famille sous la forme d’un chevreuil. Il faudrait alors lui faire des libations de lait et brûler de l’encens. La tante explique qu’il faut absolument faire un rituel pour calmer et demander pardon à l’ongod. Mais Dolgor, éduquée pendant la période soviétique, repart d’un air moqueur et dit qu’elle n’en fera rien car elle ne croit plus aux vieilles superstitions. A l’automne suivant, une ourse descendue des montagnes détruisit complètement sa yourte, tuant Dolgor et sa fille de trois ans. L’ourse fut retrouvée et tuée. Des loups attaquèrent le troupeau du chasseur qui avait abattu l’ourse et en quelques années toute la famille de Dolgor et du chasseur avait disparue (Purev, 2002).

 

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La chance et la prospérité

Pour comprendre ce système chamanique mongol, deux notions sont importantes : La première « bujan » est la bonne fortune, la grâce accordée. La deuxième, « hiimor », représente l’énergie vitale personnelle donnant chance, charisme et confiance en soi. Plus qu’une richesse matérielle extérieure, la bonne fortune est d’abord une richesse qui s’appelle à soi, en soi ; énergie positive par excellence, qui ne détermine pas seulement des biens matériels qui pourraient s’accumuler, mais qui détermine un état de la personne, en situation de succès que ce soit médical, professionnel, sentimental ou financier. Avoir du bujan, est un état qui signifie « pouvoir réussir tout ce que l’on veut entreprendre », « avoir la chance de son côté », etc.

Ces deux composantes de la personne, bujan et hiimor peuvent être affaiblies par toutes sortes de sorts. Cette diminution de principes actifs internes d’une personne, entraîne la maladie, la perte de richesses, le malheur, jusqu’à la mort. Il est possible de les accroître grâce à certaines actions personnelles ou par des rites dont le chamane a le secret, mais il est très facile d’en perdre. Le simple fait de s’étirer en dehors du moment où l’on se réveille, peut entraîner une perte de bujan. S’étirer en dehors du moment du réveil, exprimant ainsi un signe de fatigue serait comme appeler véritablement cette fatigue. De même, le fait de trainer des pieds en marchant appelle la faiblesse. La faiblesse, la maladie, la malchance étant les symptômes d’un bujan faible, exprimer ces symptômes pourrait faire venir concrètement le mal. Dans la pensée mongole, la faiblesse appelle la faiblesse, la peur appelle l’accident, un excès de précautions appelle cela même que l’on voulait éviter.

Bujan est une force, une grâce accordée par les entités et/ou constituée par ses propres bonnes actions ; composante intrinsèque de la personne, elle peut être transmise, comme le mal, et peut toucher la famille entière. Si un aïeul, un parent proche ou un ancêtre a perpétré de mauvaises actions, il y a de fortes chances que ses descendants soient contaminés par la souillure engendrée. Mais si le descendant, lui-même, est l’auteur de mauvaises actions, on dira qu’il n’est pas digne de prendre le bujan de ses parents, comme s’il avait souillé son propre héritage. Car le bujan est un capital, qui doit être entretenu et cultivé, auquel on ajoute son propre bujan et que l’on cèdera à ses enfants. Lors des funérailles, on demande à celui qui part de laisser sa chance et sa bonne fortune à ses enfants.

Si le bujan est une grâce vertueuse et une richesse en terme de prospérité, le hiimor est conçu comme une énergie vitale personnelle, un pouvoir. Tous les individus possèdent leur hiimor de façon plus ou moins développée. Les expressions courantes en langue mongole montrent que les deux principes bujan et hiimor connaissent des variations de niveaux, ils peuvent « chuter », « faiblir » et inversement ils peuvent aussi « augmenter » et « s’élever ». Le hiimor est vu également en terme de charisme. Les personnes à fort caractère, autoritaires en ont beaucoup. Pour les chamanes, c’est leur force interne, qui associée à leur puissance chamanique, leur permet d’affronter les esprits (entités extérieures). Un chamane qui voit son hiimor s’affaiblir, ne peut plus négocier avec les esprits car il n’a plus assez de force. Il est dit des animaux, comme le loup, le renard, le cheval, l’ours et l’aigle que leur hiimor est élevé. De même, certains objets sont hiimortoj, c’est à dire qu’ils sont porteurs de forces, potentiellement transmissibles à l’humain. Les forces positives ou négatives sont contagieuses par l’intermédiaire d’objets : Les rubans ou les peaux qui sont accrochés dans le dos du costume du chamane ou son miroir qui circule après le rituel sont des objets hiimortoj, porteurs de hiimor. Les participants à des rituels chamaniques s’empressent toujours de toucher les objets chamaniques, de caresser les rubans du costume ou de porter à leur front les rubans ou le miroir. Une autre manière simple d’accroître son hiimor est par exemple de toucher et de récupérer la sueur du cheval gagnant, juste après une course de chevaux du Naadam (la fête nationale mongole au mois de juillet). La robe écumeuse des chevaux en sueur est caressée du plat de la main et les participants s’en frottent le front avec. Ainsi on récupère de la force et du courage du cheval, hautement valorisé. De plus, hiimor veut dire « cheval de vent », « cheval d’énergie », donc littéralement, par cette action, on collecte de l’énergie-cheval. Un niveau élevé de hiimor peut contrer toute attaque de sorts ; il constitue pour la personne un bouclier qu’il faut entretenir. On dit de quelqu’un hiimortoj, qu’il est chanceux et heureux. Sa force personnelle le protège des énergies négatives. Et comme les signes de prospérité appellent la prospérité, quelque soit la situation, la personne qui a une force vitale élevée s’efforcera de parraître au mieux de sa forme, souriant et en tenue vestimentaire correcte. Mais attention tout est une question d’équilibre : si l’on venait à trop exposer son bonheur et sa richesse, on risquerait de susciter l’envie et la jalousie, et voilà la mécanique des sorts qui se mettrait en marche.

 

Hel am, la mauvaise langue : ragots, jalousie et envie

La langue blanche, tsagaan hel am, la langue noire, har hel am et la langue qui marche, javgan hel am pourraient être à la parole ce que le mauvais œil est au regard. Elles sont des attaques involontaires de la parole d’autrui, engendrées par l’envie, la jalousie, le mépris, la médisance, les ragots, la rumeur et tout autre sentiment et émotion, à l’égard de la personne, objet de discussions et de commérages. La personne à son insu est victime des paroles des autres. La langue est blanche quand il s’agit d’un excès de louanges et de compliments qui comme dans le mauvais œil, est signe d’une jalousie affirmée, d’une envie non dissimulée. Elle est noire quand il s’agit de critiques, d’insultes, de médisances à l’égard d’un comportement ou d’une action. Elle est mouvante, elle marche, quand la rumeur fait circuler des commentaires à son insu, quand la dispute éclate et que les paroles se dispersent, comme de mauvaises énergies qui vont vadrouiller et revenir à soi avec son lot d’infortune. Ces trois catégories de « mauvaises langues » sont souvent associées, le compliment et la jalousie entraînent la critique, qui entraîne la rumeur… On parle alors de hel am en général. En bien ou en mal, la parole d’autrui est dérangeante. Susciter de l’admiration chez autrui crée avec celui-ci une relation, comme un lien invisible, qui interfère dans notre relation au monde et notre façon d’être en ce monde. Cela crée une perturbation que le chamane peut réparer en augmentant la force intérieure, hiimor, de l’individu et en appelant sur lui la bonne fortune, bujan. La langue blanche est à rapprocher des croyances et des pratiques visant à protéger les enfants. En effet, on dit que si un enfant est trop beau, propre, et bien habillé, il va susciter l’envie des mauvais esprits et son bujan, sa bonne fortune va s’en trouver diminuée. Il sera donc courant d’entendre à propos d’un nourrisson : « Mais qu’il est laid comme un cochon ! » afin de signifier à la famille que l’on ne veut aucun mal à cet enfant.

Les histoires de mauvaise langue ne sont pas bien graves, pratiquement tout le monde en est victime, mais il faut les « réparer » pour pouvoir aller de l’avant. La chamane Bujan disait à une cliente : « Tout d’abord, il faut faire un rituel de réparation ! Tu veux emprunter de l’argent et acheter une voiture ! D’accord ! Mais tu auras toujours du hel am ! Alors d’abord, on répare, ensuite tu pourras acheter ta voiture. Ton chemin sera dégagé ! ». Le fait d’avoir de « la mauvaise langue » rendrait inefficaces les rituels d’ « appel ». Il faut que la place soit nette, que l’individu soit nettoyé des mauvaises énergies, pour que les bonnes puissent s’y fixer. C’est comme si les énergies émises par ces mauvaises ou bonnes paroles venaient peser sur la personne comme un cumul de forces qui favorise le mal, étouffe la personne sous une chape de pensées et d’attentions et qui l’empêchent de vivre normalement : Une énergie qui vient habiter le corps et le fige. Le travail énergétique du chamane avec son tambour va s’atteler à la libération de ce corps habité, pour le débarasser des énergies néfastes et en appeler de nouvelles, positives. Dans une attaque de sort, le chamane cherchera toujours à identifier l’ennemi, qui la plupart du temps est inconscient de son action malveillante. La jalousie vient souvent de personnes très proches, qui ne sont pas conscientes du sentiment envieux et dangereux qu’elles formulent malgré elle et qui va attaquer leur propre sœur ou leur meilleure amie. La relation belle-fille/belle-mère est généralement une relation qui engendre du hel am.

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Le chamane « lit » et interprète ce que le client lui donne comme narration de sa situation actuelle, relationnelle, professionnelle, sentimentale. Par le jeu des questions-réponses lors de la divination, le chamane fait ressortir les nœuds relationnels, les analyse et les présente au client comme potentiellement responsables de son malheur. Si le client reconnaît une relation conflictuelle avec telle ou telle personne, ce sera là pour le chamane un coupable tout désigné. La cure chamanique prend en compte le contexte social et psychologique du patient, c’est le drame social dans lequel est inscrit le patient et que le chamane doit déchiffrer et lire pour donner une explication à l’infortune. Si le patient a des doutes quant aux sentiments d’une personne : critiques, jalousie, animosité… Le chamane voudra savoir le lieu de résidence, le nom, le signe astrologique de cette personne afin d’effectuer les rites censés bloquer les mauvaises influences venant d’elle. Si cette personne habite à l’Ouest de là où habite le patient, le chamane dira « bloquer la direction de l’Ouest » pour protéger son patient. La jalousie est le plus souvent énoncée comme déclencheur des sorts de mauvaise langue. On peut distinguer deux processus impliquant la jalousie : être soi-même jaloux des autres si on se sent lésé de sa chance, que d’autres ont plus et mieux que soi (sentiment d’injustice) et qu’il faut solliciter l’intervention d’un chamane pour rétablir son équilibre cosmique. Et un autre cas de figure qui implique un processus de stigmatisation dans lequel on se sent jalousé, donc potentiellement en danger : « il me jalouse donc mes maux viennent de lui ». Celui qui jalouse cristallise son envie, de manière consciente ou inconsciente, sur le jalousé, qui tombe dans les filets de la mauvaise langue. On dit tomber dans les hel am, comme s’emmêler dans des cordes qui collent à la peau et entravent les mouvements de la personne, lui prenant sa liberté, jusqu’à sa vie. Elles sont une cause d’infortune annoncée en premier lieu par les chamanes et, associées aux problèmes d’ordre astrologique, à d’autres malédictions, haraal, plus sérieuses et à de la souillure, buzar, elles forment une combinaison de malheurs qui sera expliquée en termes d’obstacles au développement normal de la personne ; obstacles qui l’empêchent de trouver du travail, de réussir les examens, de trouver un compagnon, de réussir ses affaires, ses études, etc. La mauvaise langue bloque les destins.

La « mauvaise langue » est à rapprocher du mauvais œil largement répandu dans le bassin méditerranéen, le moyen orient, Iran, Liban, les pays slaves mais aussi attesté en Europe du Nord comme en Ecosse. L’origine du mauvais œil viendrait de l’ancienne théorie sur la perception visuelle grecque selon laquelle les yeux envoient des rayons qui saisissent les objets ; certaines personnes seraient alors capables avec leurs yeux de provoquer des dommages physiques et même la mort. De nombreuses études ont montré la relation de la jalousie/envie et du mauvais œil. Les vieilles femmes en général et les femmes sans enfant, stériles ou veuves ou qui ont perdu un enfant sont susceptibles d’envier les enfants des autres. Aujourd’hui en Mongolie, avec le passage au capitalisme, les fossés se creusent entre classes sociales. D’une société apparemment égalitaire, communiste, les mongols passent à une société où tout est possible économiquement mais où l’argent n’est pas accessible a tous. Comment concevoir que son voisin jusqu’à présent égal à soi en droits, en éducation et en pouvoir d’achat devienne riche en très peu de temps, s’achète un très gros 4×4, s’habille à la dernière mode ? Celui qui n’est pas devenu riche va commencer à penser que l’autre, son voisin, l’a dépossédé de sa part de chance et celui qui est devenu riche va commencer à lire l’envie dans le regard des autres, se sentir aux centres des commérages et des attentions.

L’œil et la bouche, le regard et la parole sont des porteurs de sorts. Les mots s’accompagnent du regard et le regard transmet des émotions, des intentions, qui ne sont peut-être pas formulées, mais qui, inconsciemment, s’envolent avec le regard dans la direction de l’objet convoité. Il s’agit dans tous les cas de sentiments contrariés et de frustration. Comme la parole et le regard, les émotions sont des énergies qui habitent les corps et les objets.

 

Un des proverbes les plus répandus en Mongolie affirme : « Si tu as peur, ne le fais pas ! Si tu le fais, n’aie pas peur ! ». Cette maxime pourrait traduire, en effet, une conception de l’équilibre qui passe par l’intentionnalité et le volontarisme ; si on fait quelque chose, on doit le faire avec bonne volonté et de son plein gré, sinon il ne faut pas le faire. Contrarier ses envies, « se faire violence », comme on dit en français, pollue l’action. Comme si les mauvaises énergies envoyées vers quelque chose que l’on répugne de faire, pouvaient souiller cette action ou l’objet en lui-même. Cela s’applique aux aliments blancs : manger des produits laitiers avec répugnance, manque d’envie ou d’appétit suffit à polluer son propre acte de les manger. De même avec la viande rouge : la « souillure » de la viande rouge, se conçoit de deux manières. Premièrement, par sa propre répugnance à manger, manger de la viande rouge à contrecœur. Deuxièmement, le mal peut venir de la personne qui a tué, apporté ou vendu cette viande. En ville, la viande est achetée en magasin et on ne peut tracer sa provenance. La mauvaise intentionnalité de la part de l’éleveur, de l’acheteur, du transporteur ou du revendeur a pu « souiller » la viande et rendre malade ou malchanceux celui qui en mange.

On voit là se dessiner deux causalités de l’infortune qui n’ont plus rien à voir ni avec la jalousie, ni l’envie, ni aucune entité spirituelle : la souillure par contrecœur et la souillure par contagion. Ce qui est fait à contrecœur laisse une rancœur dans l’objet ou dans l’aliment. On peut donc se polluer avec sa propre répugnance ou peur mais l’être également par la répugnance ou la rancœur d’un autre qui a contaminé l’objet ou l’aliment. Par exemple, la réticence d’un vendeur à vendre un objet, le rattache à cet objet et le pollue de sa propre rancœur. Le nouvel acquéreur peut en être contaminé. Ainsi des objets achetés au marché peuvent se révéler « dangereux » pour une famille qui les introduit dans son foyer.

L’objet vendu à contrecœur, la nourriture mangée à contrecœur, vont être touchés et contaminés par des sorts. Le sentiment de frustration de l’autre envers soi mais également son propre sentiment de frustration (envie contrarié) apporte du malheur.

 

Le mal par l’objet 

Un des exemples les plus courants d’objets « pollués » est l’objet d’occasion qui a été « marchandé ». En effet, de nombreux magasins de dépôt-vente se trouvent à Ulaanbaatar, il y a aussi un immense marché où l’on peut tout acheter de la pièce d’antiquité de grande valeur aux clous et boulons usagés. Cette partie du marché, pleine de trésors à bons prix, est surtout un endroit où tout achat se négocie suivant les besoins du vendeur. On peut avoir l’impression d’avoir fait une bonne affaire : le vendeur ayant besoin d’argent, cède l’article à bas prix mais les malheurs commencent pour l’acheteur. En effet, le vendeur cède l’article car il a besoin d’argent, mais il aurait bien aimé le vendre plus cher. Il le vend à contrecœur, avec amertume et pollue l’objet de sa mauvaise volonté. Autre cas, le vendeur est obligé de vendre un objet qui est un souvenir de famille auquel il est attaché, sa rancœur à voir partir l’objet chez un autre et son attachement sentimental imprègnent l’article qui devient « dangereux » pour le nouvel acquéreur. L’objet d’occasion est aussi tout simplement pollué car on ne sait pas à qui il a appartenu avant, il peut donc être chargé de mauvaises énergies. Encore plus, si l’objet a appartenu à une personne décédée. Il est conçu en Mongolie que l’âme (süns) reste attachée à un objet particulier, que personne ne connaît avec certitude. Ayant été longtemps en contact avec la personne, cet objet, même après la mort représente une attache pour l’âme qui ne veut pas partir et trouve refuge dans un objet. Comme la personne mourante ne sait pas non plus quel objet sera choisi par son âme, dès que le décès survient, la famille s’empresse d’aller consulter l’astrologue qui va identifier la chose-refuge. Une fois identifié, cet objet sera donné, vendu ou enterré avec le défunt ; dans tous les cas la famille doit s’en débarrasser pour éviter que le malheur et la malchance ne s’abattent sur elle. De nombreuses visites chez le chamane sont liées à de nouveaux achats : soit les gens eux-mêmes viennent lui demander de « nettoyer » tel ou tel objet, soit c’est le chamane qui diagnostique a posteriori, lors de la consultation, que le problème est lié à un objet pollué.

Cet objet qui vient d’ailleurs, qui a une histoire et un passé est « sans doute » chargé de mauvaises choses, en l’occurrence de hel am, à prendre ici dans le sens large de sorts. Le chamane par son toucher et par son souffle nettoie et purifie l’objet. Il le décharge des mauvaises énergies et le recharge d’énergie positive. Outre le hel am, les objets sont chargés d’ « énergies » personnelles, comme le chapeau, qui contient l’âme de son possesseur, ou plutôt des particules de ce principe vital personnel, qui pourrait sortir par la fontanelle et avec laquelle le chapeau pourrait avoir été en contact. En Mongolie, généralement, ni les vêtements ni les chaussures ne se prêtent pas car ils sont chargés d’énergies de la personne qui les a portés avant et pourraient vous souiller. Il est également dangereux, par exemple, dans une voiture de s’asseoir sur une place encore chaude de son précédent occupant. On risquerait d’absorber par le derrière, les mauvaises énergies qui ont été laissées là…

La contagion des énergies a aussi des aspects bénéfiques : une mère ayant accouché de jumeaux est censée posséder de nombreux pouvoirs. De son simple toucher, elle peut guérir un enfant malade, avoir de l’effet sur les pis enflés d’une vache, remédier à la stérilité… On dit qu’une femme qui ne peut avoir d’enfant ira voler une culotte d’une mère de jumeaux et la portera jusqu’à tomber enceinte. Si son vœu réussit, elle transmettra la culotte à une autre femme stérile. Les chaussons de jumeaux sont aussi porteurs de fécondité et sont censés favoriser la conception d’enfants. Le « jugement des vieilles », rituel observé chez les Bouriates contre la stérilité est intéressant de citer ici : Des vieilles femmes vont chez le couple stérile et font assoir le mari au centre. Les vieilles femmes enlèvent leurs pantalons et en donnent des coups au mari, en l’accusant : « Pourquoi n’as-tu pas d’enfants ? Pourquoi ne couches-tu pas avec ta femme ? Couche avec elle et fais des enfants ! » Les fouettements avec les pantalons de ces vieilles femmes sûrement plusieurs fois grand-mères et les invectives qu’elles lui adressent, doivent rendre le mari fécond.

 

La divination par l’argent 

De même que les objets ont leur propre énergie, l’argent aussi en tant qu’objet, billet de banque, comporte sa propre énergie qui est en relation avec son propriétaire du moment. Appartenant à une personne en particulier à un moment donné, le billet de banque en quelque sorte représente cette personne et en possède les mêmes caractéristiques en terme de force vitale. Ainsi, le billet de banque devient support de divination pour son propriétaire : il est «  lu », il a « à dire » sur son possesseur. Pour que la divination soit bonne, il faut que le billet soit en bon état, car en même temps que ce billet représente la personne, il devient également support d’appel d’argent et il est considéré qu’il vaut mieux appeler l’argent avec un billet de banque propre et neuf qu’avec un vieux billet déchiré.

Réprimandant une dame qui lui tend un billet usé, la chamane Bujan, lui dit « Ce billet est déchiré, je ne pense pas qu’il garde l’appel ! ». On comprend alors qu’« appeler l’argent », consiste à introduire dans le billet une force « magique » qui servira à faire entrer plus d’argent dans le foyer. La chamane va s’assoir devant l’autel de ses ongod en tenant des deux mains le billet de son client. Entre le pouce et l’index placés aux extrémités du billet, elle le fait tourner rapidement au niveau de ses yeux fermés en marmonnant des prières inaudibles, à la manière des moines bouddhistes. De temps en temps, elle se tourne vers son client et lui parle, plutôt sous forme de questions : « Tu as monté ton business en empruntant aux autres de l’argent, c’est ça hein ? » ou bien « Alors ? Tu as des dettes, n’est-ce pas ? Dis-moi exactement combien, je vais les faire rentrer ! ». Pendant cette séance de divination, elle confirme la situation financière présente de son client : « Tu gagnes quand même pas mal d’argent, mais ton problème c’est que tu n’arrives pas à le garder ! Ça coule à flots ! Tu as beaucoup de dettes et on te doit beaucoup d’argent. ». Elle donne également des conseils tels que : « Reprenez tout l’argent que vous avez prêté aux gens ! Pour commencer, si vous souhaitez gardez votre bujan, essayez dans les trois prochains jours, de récupérer au moins 100 tugriks (quelques centimes) de toutes les personnes qui vous doivent de l’argent ! ». Symboliquement, récupérer ne serait-ce que 100 tg est déjà important dans le processus de retour de l’argent vers son propriétaire d’origine. Comme une énergie que l’on commence à rappeler à soi. De même, si l’on n’a vraiment plus d’argent, se dépouiller complètement en dépensant jusqu’à son dernier tugrik, est le signe de la sortie totale de sa richesse : il ne reste rien dans le portefeuille. Energétiquement, c’est le risque que l’argent ne revienne plus et que cette porte ouverte par laquelle est sorti ce dernier billet, entraîne dans son sillage toutes les autres richesses : bujan et hiimor en particulier. L’argent est une énergie qui s’appelle, s’écoule, se stocke… C’est pourquoi le billet qui a servi à la divination est piqué avec une pique de hérisson. Le hérisson est un animal porte-bonheur et ses piques sont utilisées fréquemment par les chamanes qui les purifient et les donnent à leurs clients, à piquer dans un pli de leur vêtement, à déposer dans leur porte-monnaie ou dans leur sac, ou piquée sur un billet de banque. Le billet de banque ainsi préparé est à garder dans son portefeuille et à ne surtout pas dépenser. On voit ici que l’argent s’appelle comme la grâce, la chance et la prospérité et comme eux se fixe sur un support.

 

Tambour, objets et corps chamaniques

Le rôle du tambour est central dans le chamanisme nord-asiatique, l’objet est respecté : on ne saurait le poser au sol, le bousculer, ni le prêter, il est « animé » donc vivant pour ceux qui s’en servent, il est monture, vaisseau, moyen de transport… une longe est dessinée sur son flanc et des chevrons indiquent la colonne vertébrale de l’animal qui a fourni la peau. Dans sa partie creuse, il est réceptacle des entités et objets invisibles, dont le chamane fait l’extraction, déblaye et nettoie son patient, il s’en sert comme d’un récipient qu’il va vider au loin ou qu’il fait mine de jeter par la porte de la yourte. En contact direct avec les entités spirituelles qui vont l’aider dans sa mission, le chamane va volontairement dans leur monde négocier au mieux les intérêts de ses patients. C’est cette habilité, contrôlée et maitrisée du voyage volontaire et autonome qui fait du chamane l’intercesseur privilégié entre les mondes. Son pouvoir vient de cette faculté à voyager à sa guise et à s’ouvrir à des perceptions que les autres n’ont pas. Le son du tambour est le chemin et la porte du monde invisible, les percussions sont les appels du chamane et les messages des esprits, les vibrations sont bénéfiques et curatives. Le chamane joue littéralement du tambour sur ses clients qui sont enveloppés, touchés, traversés par les vibrations de la peau tendue. Cette peau plus ou moins travaillée selon les cultures, qu’il faudra chauffer au feu pour retendre, renforce l’aspect vivant de l’objet. Le tambour sonne différemment, même parfois faux comme un vieux carton, selon l’humidité du lieu, ou par mutisme ou vengeance des esprits. Quand la peau est bien tendue et chauffée, la vibration a une réalité tangible qui se ressent très profondément dans le corps. Ces effets somatiques ne peuvent pas être rendus par des enregistrements ou compositions New Age, car il s’agit autant de sons que de vibrations, de percussions que d’ondulations énergétiques qui se perçoivent dans l’espace et dans les corps. Ce bain sonore, énergétique et vibratoire va « réparer » les différentes composantes de l’individu, toujours avec ce même processus en trois parties :

1) Nettoyage (extraction des influences négatives)

2) Réparation (harmonisation, recentrage)

3) Appel des énergies positives à se fixer sur ce support (corps ou objet).

 

La communication performative

Costume, objets, tambours, chants, percussions, artefacts et performances sont justement là pour matérialiser cette communication avec l’autre monde ; tout cela consiste à rendre visible l’invisible, à prendre conscience de cette autre dimension, la concevoir, lui rendre un culte et cristalliser dans des actions et objets des intentions particulières (prières, vœux, engagements, parcours initiatiques, vécus personnels). Ces artefacts sont « intentionnels » et évolutifs, loin d’être fixés dans leur production, ils sont en perpétuelle construction et raconte l’histoire du chamane, sa biographie mais aussi le processus même de son initiation. Ils sont donc esthétiquement connotés et pourtant à chaque fois uniques puisqu’ils représentent la carte d’identité du chamane. Ce n’est pas seulement un objet biographique, mais véritablement un objet hagiographique co-construit avec les entités spirituelles et les divers contacts et communications engagés avec l’autre monde. L’objet n’est pas dissociable d’un parcours singulier, d’une narration qui met en scène le parcours initiatique du chamane, ses visions, ses rêves, ses ancêtres, ses souffrances… Donc en terme d’écriture, ces artefacts sont en soi des narrations. Objets habités de forces, d’intentions, d’énergies et d’entités, ils le sont aussi de l’histoire du chamane, de son vécu et de ses émotions. Ces objets intentionnels condensent et cristallisent les intentions du chamane, sa vie, son œuvre et le processus même de son initiation
En Mongolie, par exemple, mais cela reste valable pour la Sibérie et les Régions arctiques, le chamane utilise son tambour pour appeler les esprits à descendre dans l’espace sacré et ritualisé par l’intermédiaire de l’autel qu’il a pris le temps de préparer avec des offrandes. Les objets chamaniques, costume, tambour, mais également le corps du chamane lui-même deviennent réceptacles des esprits. C’est le premier mouvement centripète, qui va vers l’intérieur : Le chamane appelle, dans un mouvement qui va de l’extérieur à lui et son patient, centre de l’attention rituelle. Juste après cette « descente », c’est le mouvement inverse qui se met en place, centrifuge qui va vers l’extérieur quand l’agentivité du chamane se transporte vers des espaces éloignés (Spépanoff, 2015). A la suite de Charles Stépannoff, on peut nommer « espace réel » le lieu de la performance observable par l’assistance et « espace virtuel » les lieux postulés des actions qu’entreprend le chamane dans l’autre monde. Actions qui se matérialisent dans l’espace réel par les chants, musique et gestuelles du chamane. Les objets, costumes, et tambours participent à la narration de cette aventure entre les mondes. Toute cette gesticulation du chamane perçue comme diabolique chez les premiers observateurs des siècles passés, renforce ce dispositif pour une participation cognitive et imaginative qui engage le public dans la performance. On peut voir là des liens avec l’hypnose et les constellations familiales, le chamane raconte une histoire, suggère des nœuds existant, des dénouements possibles, des obstacles, des échecs et des solutions, des résolutions de problèmes et de conflits, convoque le virtuel en visualisations pour imprimer dans les corps des influences positives performatives.

 

Perspectives

Ces nombreuses conceptions mongoles de matières habitées et de l’influence de forces invisibles sur la vie des humains, mettent en lumière des aspects de la physique quantique certifiés aujourd’hui, font des ponts avec les thérapies occidentales et renvoient à d’autres traditions qui prônent que tout est en lien pour le meilleur et pour le pire. Il est de notre devoir aujourd’hui de reconsidérer ce qui est resté longtemps dans l’ombre du positivisme, estampillé de « superstitions archaïques », à la lumière des nouvelles découvertes en neurosciences et physique quantique afin de développer les thérapies du futur : thérapies virtuelles et augmentée grâce à la technologie, hypnose au tambour et autres dispositifs sonores, soins énergétiques, quantiques et tout ce qui peut s’inspirer du passé pour avancer vers une meilleure connaissance de notre conscience et de ses possibilités.

Laetitia Merli est anthropologue, réalisatrice de documentaires et thérapeute. Aguerrie aux recherches de terrain pendant de longues années auprès de chamans mongols et sibériens, elle s’est intéressée au chamanisme occidental qu’elle pratique aujourd’hui, synthétisant ses expériences anthropologiques et thérapeutiques. Ses derniers films « Shaman Tour » (2009), « La Revanche des chamanes » (2011), « Aujourd’hui les chamanes » (2015) proposent une démarche de cinéma direct en caméra embarquée, au plus près des protagonistes, qu’elle nomme « balade phénoménologique ». Hypnothérapeute, elle a developpé une Hypnose au Tambour s’appuyant sur le voyage chamanique.

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Bibliographie :

MERLI, Laetitia

2017 : « L’os creux, le film et le tambour. Approche filmique et expérientielle du chamanisme en France. » in Visual Ethnography, Vol. 6/ N°1/ 2017.

 

  1. « Le renouveau du chamanisme mongol »in Revue Ultréïa, été 2016.

 

  1. « Demain le Chamanisme »in Revue Long Cours, numéro 6, Hiver 2013.

 

  1. « Le tambour et la guimbarde dans la tradition chamanique Nord asiatique »in Une odysée musicale, Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse, Toulouse, 36-37.

 

  1. De l’ombre à la lumière, de l’individu à la nation. Ethnographie du renouveau chamanique en Mongolie postcommuniste.Collection Nord-Asie. Ecole pratique des hautes études CEMS, Paris, 333p.

 

  1. « Udgan, la quête du son. L’initiation d’une Française en Mongolie », L’autre. Cliniques, cultures et sociétés, numéro « Voyages, migrations, errances », Volume 6, n° 1, Editions la Pensée sauvage, Paris, 43-58.

 

  1. « Shamanism in Transition : From the Shadow to the Light »in Mongols from Country to City. Floating Boundaries, Pastoralism and City Life in the Mongol Lands, edited by Ole Bruun and Li Narangoa, NIAS Press, Copenhaguen, 254-271.

 

  1. « Chamanisme et New Age », Religions et Histoire, Dossier spécial « Chamanismes. Vivre avec les esprits » dirigé par Roberte Hamayon, n°5, nov-dec, 22.

 

  1. « Itinéraire d’une chamane mongole », Religions et Histoire, Dossier spécial « Chamanismes. Vivre avec les esprits » dirigé par Roberte Hamayon, n°5, nov-dec, 64-67.

 

  1. « Chinggis Khan and the New Shamans », Inner Asia, Volume 6, No 1, Cambridge, UK, The White Horse Press, 119-124.

 

  1. « Le mauvais œil », Strade, Sartène : ethnologie d’une micro société urbaine, n°3.

 

PUREV, Otgoni

2002, Mongolian Shamanism, Ulaanbaatar : Admon

 

STEPANOFF, Charles

  1. Transsingularities: the cognitive foundations of shamanism in Northern Asia,Social anthropology, 23 (2), pp. 169-185.

 

TCHINAG, Galsan

  1. Ciel Bleu. Une enfance dans l’Altaï, Métaillé, Paris.

 

[1] En sciences sociales, l’agentivité est la faculté d’action d’un être ; sa capacité à agir sur le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou les influencer.

 

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